Haïti : entre montée inquiétante de l’insécurité et l’urgence des élections

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Haïti se trouve prise entre deux urgences qui se nourrissent l’une de l’autre : une insécurité qui continue de gagner du terrain et un processus électoral présenté comme la principale voie de sortie de la transition. Alors que le Conseil électoral provisoire (CEP) prévoit un premier tour le 13 décembre 2026, dix ans après les dernières élections nationales de 2016, la violence, les déplacements massifs et la fragilité de l’autorité publique soulèvent une question essentielle : comment organiser un scrutin national crédible lorsque les conditions permettant aux citoyens de participer librement demeurent aussi précaires ?

FOUYE RASIN NOU, mercredi 26 août 2026_Il existe des expressions qui survivent aux régimes qui les ont vues naître. En Haïti, celle de la « cigarette allumée aux deux bouts » appartient à cette mémoire politique. Elle est souvent associée à la fin du régime des Duvalier et au départ de Jean-Claude Duvalier en février 1986, après vingt-neuf années de pouvoir familial. Son origine précise demeure toutefois difficile à établir avec certitude et relève davantage de la mémoire politique et des témoignages que d’une source historique incontestable.

Quarante ans plus tard, cette image retrouve une résonance particulière. Non parce que l’histoire se répéterait à l’identique, mais parce que le pays se retrouve une nouvelle fois confronté à deux urgences étroitement liées : rétablir la sécurité et reconstruire une légitimité politique.

Depuis 2016, Haïti n’a pas connu de nouvelle élection présidentielle ni législative nationale. Cette longue interruption du processus électoral a prolongé une succession de périodes de transition et contribué à fragiliser davantage les institutions. Dans le même temps, l’expansion des groupes armés réduit l’espace dans lequel l’État peut exercer son autorité.

La crise sécuritaire n’est donc pas seulement un problème d’ordre public. Elle touche directement la capacité du pays à organiser des élections. Lorsque des populations sont contraintes de fuir leur domicile, lorsque certaines routes deviennent impraticables ou dangereuses et lorsque des quartiers entiers échappent au contrôle effectif des autorités, le fonctionnement normal d’un processus électoral devient beaucoup plus difficile.

Les chiffres disponibles donnent la mesure de cette dégradation. Selon le BINUH, au moins 1 408 personnes ont été tuées et 656 blessées entre avril et juin 2026. Sur les six premiers mois de l’année, le nombre de personnes tuées dans les violences atteint environ 3 050.

À cette violence s’ajoute une crise massive du déplacement interne. La matrice de suivi des déplacements de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) recensait 1 466 862 personnes déplacées en Haïti au terme de sa collecte menée entre mars et mai 2026. Derrière ce chiffre se trouvent des familles qui ont abandonné leur logement, leur quartier et, parfois, leurs repères administratifs et sociaux.

L’attaque de Kenscoff, dans la nuit du 23 au 24 août, a brutalement rappelé la vulnérabilité persistante de plusieurs communautés. Selon les informations communiquées par les Nations unies, au moins 47 personnes ont été tuées, 22 blessées et plus de 50 autres kidnappées. Une église où s’étaient réfugiées des personnes déplacées figure parmi les lieux touchés par l’attaque. Ce nouvel épisode intervient alors que le pays se prépare théoriquement à entrer dans une phase électorale décisive.

Le CEP a fixé le premier tour de l’élection présidentielle et des législatives au 13 décembre 2026. Le second tour est prévu le 21 février 2027, en même temps que les élections des collectivités territoriales. Mais le calendrier électoral lui-même reconnaît que ces échéances restent conditionnées à l’établissement d’un climat sécuritaire acceptable et à la disponibilité des ressources financières nécessaires.

Le paradoxe haïtien est là : il faut des élections pour sortir de la transition, mais il faut aussi un minimum de sécurité pour que ces élections puissent être crédibles.

Un scrutin national ne se résume pas à une date inscrite sur un calendrier. Il suppose que les électeurs puissent se déplacer, que les candidats puissent faire campagne, que les agents électoraux puissent travailler, que le matériel puisse être acheminé et que les bureaux de vote puissent fonctionner sans intimidation. Lorsque ces conditions ne sont pas réunies, le risque n’est pas seulement de reporter une élection. C’est aussi de tenir un scrutin dont la représentativité serait contestée.

Il serait cependant tout aussi dangereux de considérer les élections comme un objectif secondaire que le pays pourrait repousser indéfiniment. Une transition politique ne peut devenir une forme permanente de gouvernance. L’absence prolongée d’institutions issues des urnes nourrit la défiance et affaiblit davantage la légitimité de l’État.

Mais organiser une élection uniquement pour respecter une échéance serait tout aussi insuffisant. Si des citoyens déplacés ne peuvent pas participer, si certains candidats sont incapables d’accéder à des territoires, si des bureaux de vote doivent fermer pour des raisons de sécurité ou si des électeurs votent sous la menace, le résultat pourrait être légalement proclamé tout en demeurant politiquement fragile.

C’est à cet endroit précis que la question sécuritaire devient une question démocratique.

Depuis plusieurs années, les autorités annoncent des opérations destinées à reprendre les territoires contrôlés par les groupes armés. Certaines interventions permettent de récupérer temporairement des espaces, mais ces avancées restent fragiles lorsqu’elles ne s’accompagnent pas d’une présence durable de l’État.

Reprendre un territoire ne suffit pas. Il faut pouvoir y maintenir l’ordre, faire fonctionner la justice, protéger les habitants et garantir les services essentiels. Pour la population, l’efficacité de l’État ne se mesure pas au nombre de communiqués publiés, mais à des réalités beaucoup plus simples : pouvoir rentrer chez soi, travailler, envoyer ses enfants à l’école, circuler et vivre sans craindre une attaque.

Le même constat vaut pour le processus électoral. Le CEP peut établir un calendrier précis, enregistrer les candidats et préparer les opérations techniques. Mais aucune procédure administrative ne peut, à elle seule, garantir qu’un citoyen pourra effectivement exercer son droit de vote.

L’élection ne constitue donc ni une solution magique à l’insécurité ni un substitut à la reconstruction de l’État. Un gouvernement issu des urnes bénéficierait d’une légitimité politique renforcée, mais il ne pourrait pas, par la seule force du scrutin, désarmer les groupes armés, reconstruire la justice ou permettre immédiatement le retour de centaines de milliers de déplacés.

Le vote peut ouvrir une nouvelle étape institutionnelle. Il ne peut pas, à lui seul, réparer un pays dont les fondations sécuritaires et institutionnelles restent profondément fragilisées.

Haïti doit ainsi éviter deux pièges : celui d’une transition qui se prolonge sans véritable horizon et celui d’une élection organisée dans des conditions qui ne permettraient pas de garantir une participation suffisamment libre, sûre et représentative.

La responsabilité incombe d’abord aux autorités haïtiennes, mais elle concerne également les acteurs politiques et les partenaires internationaux engagés dans le processus. La sécurité et les élections ne peuvent être traitées comme deux dossiers séparés. Elles doivent être pensées comme les deux dimensions d’une même sortie de crise.

Car plus l’insécurité progresse, plus l’organisation du scrutin devient difficile. Et plus l’échéance électorale paraît incertaine, plus la transition risque de s’installer dans la durée.

Le 13 décembre 2026 figure désormais au calendrier. Mais une date officielle ne crée pas, à elle seule, les conditions d’une élection. Le véritable test sera ailleurs : dans la capacité de l’État à sécuriser les territoires, à protéger les électeurs, à permettre aux personnes déplacées de participer au processus, à garantir la liberté de campagne et à donner aux citoyens suffisamment de confiance pour croire que leur bulletin pourra réellement compter.

Et pendant ce temps, le spectacle continue.

Les mêmes discours reviennent, les mêmes promesses sont recyclées et les mêmes échéances sont présentées comme des points de rupture. On parle de « climat sécuritaire acceptable », de « feuille de route » et de « sortie de crise », pendant que la violence continue de frapper les populations. Les groupes armés avancent. Les communiqués aussi.

La responsabilité, elle, semble souvent se dissoudre dans les changements de gouvernements, de structures et de discours. Les visages changent parfois, les méthodes beaucoup moins. Et les conséquences, elles, restent entre les mains d’une population qui paie le prix de l’instabilité.

La cigarette brûle toujours aux deux bouts.

Et ceux qui tiennent les allumettes continuent de promettre qu’ils vont bientôt souffler dessus.

Jean-Pierre Styve / FOUYE RASIN NOU (FRN)

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